Hey, let’s create some coool shit !

Voici en résumé le mot d’ordre de la « open vidéo conference » à laquelle j’ai participé à New York les 1 et 2 octobre. Les enjeux : établir des standards ouverts, non commerciaux et libres dans le but de rendre la vidéo « soluble » dans l’internet (et par ricochet de produire un changement aussi profond dans l’industrie des images en mouvement que l’invention du montage il y a plus de cent ans).

Quelques retours sur cette conférence et en « bottom line » quelques considérations sur WE dans le monde réel (vu des USA).

Donc, faisons du coool shit. WTF ? Ah oui, on parle de contenu : les vidéos, les images, ce que nous voulons raconter sur le monde. Ne nous prenons pas trop au sérieux : il faut être coool donc, encore mieux funny, et toujours,  mais vraiment toujours et indépendamment du contenu, entertaining. Faire la révolution, mais coool mec (don’t forget : never get your audience bored).

Sur le fond, pas grand chose à redire : il s’agit de proposer une relation aux médias dans les deux sens (pas seulement une expérience passive, mais également active), permettre le partage et la réappropriation des contenus et de la forme par l’utilisateur, promouvoir tout ce qui est libre, ouvert et évolutif.  Se dire que chacun peut contribuer à sa manière, à son échelle, à l’édification commune d’un ensemble d’interrelations constructives et créatives.

Maintenant, sur la traduction de ces beaux principes dans la réalité. Que voit-on ? Des remix de Mickey ou de Star Wars, des montages hyper-formattés malgré un ton et une ambition politique réelle. On prend les mêmes recettes et on recommence, mais réalisé par des nouveaux acteurs venant d’en bas – voilà la grande nouveauté. Maintenant en tant que fan d’un produit culturel, on ne consomme pas seulement passivement mais on remixe activement en « crowd-sourcing ». Les ayants droits intelligents laissent faire, ils voient bien que ce n’est que de l’eau supplémentaire à leur moulin (et en plus, ils gagnent une attitude coool) ; d’autres, plus rétrogrades et n’ayant pas encore compris les enjeux et ce qu’ils peuvent en retirer font travailler leurs avocats (ça rapporte des $ plus rapidement et clairement que l’attitude coool).

L’échelle de mesure est toujours la masse : l’audimat, les nombres de hits / de lecture d’une vidéo. Tout est calqué sur l’impact mesurable : les premiers arguments qui viennent pour valider un projet, une idée ou un produit est la mesure de la masse de personnes qui a cliqué (ou qui va cliquer, encore plus fun). Cette approche objective a le grand avantage de valider / invalider par l’utilisation réelle.
Maintenant (question à 100’000$), comment est-ce que l’on en arrive à produire des millions de clics ? Là, aucun autre argument vient que ceux mis en exergue ci-dessus : en gros, viser une « fan-base » déjà existante (style l’exemple de Star Wars) soit proposer quelque chose avec un dénominateur commun suffisamment large et consensuel (style les moteurs classiques action, humour, violence, sexe etc). En résumé : on produit la même sauce avec les mêmes ingrédients, mais la recette et les cuisiniers sont toujours différents (et interchangeables, chouette). Au final, ce n’est donc pas si politique que ça, c’est juste que maintenant notre place en haut de la pyramide est moins assurée de durer et l’on peut s’y faire catapulter à la faveur d’un hype planétaire parrainé par des millions de doigts. The American Dream is still living : the great come back and even stronger than before.

Tout ça n’est donc pas nouveau, mais se posent tout de même les questions suivantes :
– la nouveauté : on oppose souvent le « avant » et « après » des nouvelles technologies, en réduisant celles-ci à la manipulation technologique / utilitariste ou en les entourant d’une aura magique. Mais qu’en est-il si l’on arrête de parler de nouveauté et l’on regarde plutôt sous l’angle de la filiation ? (ou du copy & paste pour parler moderne). En somme, de mettre nos gadgets dans la poche et de réfléchir de manière bien critique si la nouvelle forme de entertainment (never get bored again est un autre cri de ralliement) change réellement en profondeur notre relation au réel ? C’est à dire de ne pas mesurer seulement au nombre de clics mais d’estimer aussi l’impact réel une fois l’ordinateur éteint (ou en veille, ok). Ah oui, donc comment prendre le chemin le plus court pour chercher un soda au market du coin ?
– comment le fait de considérer le spectateur comme faisant partie de la chaîne de production  va-t-il se traduire dans les contenus (sorry, le coool shit) ? Si l’on regarde YouTube et consorts, le constat est plutôt affligeant, mais les enjeux ne sont-ils pas justement hors écran ? Dans le travail que l’on fait pour lier les choses, pour tisser un réseau entre notre imaginaire et celui des autres ? Mais là, sorry, ce n’est pas monnayable – passons ;
– pour éviter de sonner comme un grincheux (je déteste ça pourtant), one more thing : il y a le sentiment diffus mais tenace qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion, dans l’assemblée il y a les classiques défenseurs des libertés, les terroristes, les spectateurs qui adorent se faire chatouiller les tripes… mais là où ça devient réellement intéressant est de constater que l’on est pas dans un seul avion, mais dans plusieurs à la fois ! Comment ? Oui, et ils ne vont pas dans la même direction ni à la même vitesse, la seule constante : pas de pilote et surtout pas de destination claire et définie. Sentiment grisant suivi d’un gros coup de fatigue : aie je préfère regarder le film devant moi et que je pilote du bout des doigts, je sais ce que j’ai entre les mains et je ne regarde plus par la fenêtre, juré. (happy end de non grincheux : afficher la carte du vol et de suivre le labyrinthe interminable des voyages parallèles).

Bottom line, quelles sont les implications pour WE ? Il y avait une ambiance automnale avec pluie fine presque horizontale à New York ces jours là, on appelle ça aussi douche froide. Un peu ce qui s’est aussi passé durant la conférence. Welcome in the real world : let’s face it and be terre à terre (le parapluie protégeant de la pluie fine censurait les grattes-ciels new-yorkais).
– comment on valorise et mesure le « produit » final -> comme l’expérience n’est pas monnayable directement (il faut qu’elle soit gratuite), il s’agit donc de produire du trafic, de l’utilisation en masse, il n’y a pas d’autre issue. Relativiser : il faut du temps, ne pas attendre à une levée de doigts en quelques semaines; il faut du temps pour ouvrir l’appétit à des usages nouveaux (aie, ce mot délicat), il faut autant de recettes que d’il y a d’adaptations territoriales et donc rien n’est joué d’avance (dans un sens comme dans un autre) ;
– documentaire vs. fiction -> pas le même effet coool avec des contenus trop docus. Parler de notre quotidien, de notre réalité les pieds dedans mais la tête qui voyage : tendre des arcs narratifs et installer des leviers fictionnalisants. Encore en laboratoire, heureusement, des formes et formules à élaborer et affiner ;
– possible de survivre sans doping  via des stars (name dropping), sujet porteur (cf moteurs libidinaux et identitaires),  exclusivité (valeur par un partenariat prestigieux) ??

Pour terminer, un mot de remerciement à Pro Helvetia qui a soutenu financièrement une partie des dépenses liées à ce déplacement.

To be continued (coool !)

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