Territoire réel et sa représentation (visuelle, cartographique)

En lisant le mémoire de recherche de Daniel Sciboz, je tombe sur une citation:

«Les photographies et les cartes ne se superposent plus, (…) les représentations communes (et notamment médiatiques) ne correspondent plus à l’expérience vécue. Si les immenses distances qui séparaient jadis les continents se sont rétrécies, un gouffre peut se creuser entre deux quartiers ou deux étages d’immeuble; les moyens de communication permettent une instantanéité absolue, mais il faudra des années pour connaître le visage de son voisin. Dans ce monde déterritorialisé et entièrement remodelé par la technique, la géographie n’est plus seulement l’affaire de la science “dure”, mais aussi celle des artistes, qui l’approchent dans une perspective tout aussi poétique que critique.»

Nicolas Bourriaud, «Topocritique», catalogue GNS, p. 9.

J’aime bien l’image des continents et des étages d’un même immeuble – à ce propos, il y a l’excellent film « The Hole » de Tsai Ming Lian qui passe à Black Movie à Genève…

Encore un autre extrait de ce même mémoire:

Le livre de la mémoire, un texte contemporain, de l’écrivain américain Paul Auster illustre bien la production d’images mentales qui peuvent accompagner une rêverie pédestre: «On est parfois saisis par l’impression d’être en train d’errer sans but dans une ville. (…) Et on a la sensation, à déambuler ainsi dans la ville, de n’aller nulle part, de ne chercher qu’à passer le temps, et que seule la fatigue dictera où et quand s’arrêter. Mais de même qu’un pas entraîne immanquablement le pas suivant, une pensée est la conséquence inévitable de la précédente et dans le cas où une pensée en engendrerait plus d’une autre (disons deux ou trois, équivalentes quand à toutes leurs implications), il sera non seulement nécessaire de suivre la première jusqu’à sa conclusion mais aussi de revenir sur ses pas jusqu’à son point d’origine, de manière à reprendre la deuxième de bout en bout, puis la troisième, et ainsi de suite, et si on devait essayer de se figurer mentalement l’image de ce processus on verrait apparaître un réseau de sentiers, telle la représentation de l’appareil circulatoire humain (cœur, artères, veines, capillaires), ou telle une carte (le plan des rues d’une ville, un grande ville de préférence, ou même une carte routière, comme celles des stations-service, où les routes s’allongent, se croisent et tracent des méandres à travers un continent entier), de sorte qu’en réalité, ce qu’on fait quand on marche dans une ville, c’est penser, et on pense de telle façon que nos réflexions composent un parcours, qui n’est ni plus ni moins que les pas accomplis, si bien qu’à la fin on pourrait sans risque affirmer avoir voyagé et, même si l’on ne quitte pas sa chambre, il s’agit bien d’un voyage. On pourrait sans risque affirmer avoir été quelque part, même si on ne sais pas où.»

Paul Auster, L’invention de la solitude, p. 126. Traduction de Christine Le Bœuf. 

UF

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